La crise des centres-villes

Le journaliste Olivier Razemon est l'auteur d'une enquête décapante sur les zones commerciales du pays : Comment la France a tué ses villes (éditions Rue de l'échiquier). À l'occasion de la publication d'une nouvelle édition enrichie de son ouvrage et de l'implantation d'une nouvelle grande zones commerciale au nord d'Amiens nous avons contacté l'auteur. Entretien grand format.

 

Comment en êtes vous arrivé à vous pencher sur la santé des villes moyennes ?

J'ai écrit plusieurs livres auparavant dont un sur le vélo [Le pouvoir de la pédale, ndlr] pour lequel j'ai été invité par des librairies et des associations à travers toute la France. C'est là que j'ai commencé à constater que le phénomène des vitrines de magasins vides était général.

Comment se mesure la santé de ces communes ?

Il existe des données sur la vacance commerciale d'environ 350 villes de France. En 2015, il y avait 10% de locaux commerciaux vides, 11% en 2016. L'augmentation est en moyenne d'un point par an. Dans le même temps il y a une crise des logements vacants ainsi qu'une baisse du revenu par habitant en ville tandis qu'il augmente dans les communes aux alentours.

Quel bilan tirez-vous de ces observations ?

Il y a clairement une crise des villes moyennes en France. Les indicateurs sont négatifs et s'aggravent. En même temps il y a une méconnaissance générale de cette réalité, un déni des femmes et hommes politiques locaux.

L'hypermarché est « la recette du déclin » des villes moyennes écrivez-vous. Est-ce systématiquement le cas ?

Oui. Toutes les villes moyennes sont en surcapacité commerciale. Pour plusieurs raisons, d'abord parce que la grande distribution y trouve son compte et ensuite parce qu'il y a une croyance en l'hypermarché comme sauveur des villes.

Pourquoi les élus locaux cèdent-ils si facilement au lobby du béton ?

Il y a eu des cas de corruption mais ça reste très rare. En réalité il y a surtout une croyance sincère et naïve que cela va créer de l'emploi. Les élus se disent « au moins j'aurais fait ça pendant mon mandat. Et on verra ce qui arrivera après. »

Par ailleurs c'est plus facile pour un élu de discuter avec le représentant d'un grand promoteur commercial qui va être gentil et poli avec lui – c'est son métier – plutôt qu'avec une ribambelle de commerçants râleurs de centre-ville. Discuter avec un grand promoteur commercial est valorisant, d'autant plus qu'il va sortir un discours formaté du type « Je crois au potentiel de cette ville » qui va souvent être repris mot pour mot par l'élu.

Le commerce de proximité pourvoit-il davantage d'emplois que les centres commerciaux ?

Oui, à surface égale le commerce de proximité emploie davantage. Le problème c'est que les élus ne portent jamais leur réflexion sur les emplois détruits. À Lille l'association Axe Culture a mené cette enquête et fait le bilan de l'implantation de la grande distribution dans l'agglomération sur les quinze dernières années. Résultat : la grande distribution a créé 600 emplois mais 4500 ont été détruits !

En dépit de ce bilan, le ministère de l'économie a récemment annoncé qu'il n'y aurait pas de moratoire sur l'implantation de nouvelles zones commerciales...

Un responsable de Bercy a en effet déclaré son opposition à tout moratoire. Mais Patrick Vignal, qui est député LREM [et président de l'association Centre-ville en mouvement, ndlr] essaie de convaincre Macron. Moi-même je suis allé à Bercy la semaine dernière pour parler du besoin d'un moratoire qui permettrait une vraie prise de conscience. Mais pour le moment je ne sais pas ce qui va se passer.

Dans le livre vous citez Pascal Madry, le directeur de l'Institut pour la ville et le commerce. Il explique que « les centres commerciaux constituent en réalité des produits financiers ». Que veut-il dire  ?

Un local commercial, loué ou non, est à mettre à l'actif du bilan. C'est une bulle spéculative. Par ailleurs quand une grande enseigne multiplie les points de vente elle peut négocier des prix plus intéressants. Et puis, pour les gros, il faut tuer les petites enseignes et les petits promoteurs. C'est le terme qu'ils utilisent.

Vous pointez notre addiction à la voiture individuelle comme un mal pour les villes. Pourquoi ?

On a construit le territoire pour la voiture. Tout est fait pour privilégier la vitesse et la distance par rapport aux circuits courts. On est dans cette logique depuis longtemps, donc tout le monde est habitué à prendre sa voiture. Et quand on dit qu'il faudrait faire autrement on se fait rapidement insulter.

Les villes sont très peu conçues pour les piétons, sans parler des vélos ! Il n'y a quasiment pas de signalisation à destination des piétons par exemple. La ville est faite pour les voitures, ça facilite la dilatation du territoire.

Pourtant on entend souvent qu'on ne peut plus se garer en ville...

Si l'idée est que les centres-villes concurrencent les hypermarchés sur la taille des parkings, la bataille est perdue d'avance. Il faut faire un centre-ville agréable et orienter les piétons.

Les parkings ne sont pleins que quelques samedis par an. Le reste de l'année on peut se garer, mais pas forcément dans l'hyper-centre. C'est là que se pose le problème de signalisation pour les piétons et la question d'avoir des trottoirs agréables où l'on puisse circuler facilement.

Les piétons et les cyclistes sont-ils de bons clients pour les villes ?

Oui, et c'est peu connu. Ils achètent moins mais reviennent souvent. Ce sont des clients fidèles du fait de leur plus faible rayon d'action. Et tous les urbains qui se déplacent en bus, à pied ou à vélo laissent la place à ceux qui viennent de loin et qui ont vraiment besoin de leur voiture.

La situation est-elle meilleure dans les villes qui ont adopté le « bus gratuit » ?

Non, ça n'a pas eu d'influence sur la vitalité des villes. Pour un usager, la décision de prendre le bus n'est presque jamais une question d'argent. Ce qui compte avant tout c'est la fiabilité et l'information. Par exemple, je dois être informé que j'arriverai en ville en moins de 10 minutes, et il faut que ce soit vraiment le cas ! Pour cela les bus en sites propres ou les tramways sont un vrai plus.

Depuis les élections municipales de 2014, vous notez un retour en force du tout-voiture. Pour quelles conséquences ?

Presque aucune. Les quelques décisions prises ont été symboliques. Et d'ailleurs pas mal de municipalités sont en train de revenir sur leurs décisions. Comme à Béthune où après avoir rendu la place centrale aux voitures en 2014, les élus se disent que ce n'était pas forcément une si bonne idée.

Propos recueillis par Fabien Dorémus.

 


Notre Sélection

COMMENT LA FRANCE A TUE SES VILLES NED Razemon Olivier Rue de l'échiquier
COMMENT LA FRANCE A TUE SES VILLES NED
Razemon Olivier
Rue de l'échiquier
[réf : 9782374250878]
En stock