Bruno Karsenti

  • À l'origine, avec Socrate, la philosophie est une forme singulière de discours par lequel, selon Max Weber, on «coince quelqu'un dans un étau logique». Acte politique de résistance à un certain dévoiement de la parole publique et politique, le dialogue philosophique exige de ses interlocuteurs non plus qu'ils se conforment à un type de vérité susceptible d'exposition doctrinale, mais qu'ils entrent dans sa recherche commune - que la vie commune se reconfigure à travers ce type d'expérience dont la philosophie dégage le socle.
    Or, la situation change du tout au tout avec l'émergence au XIXe siècle des sciences sociales qui font leur miel, à l'âge démocratique, de la connaissance relative au gouvernement des hommes, aux groupements qu'ils forment, aux liens qui les rassemblent, aux régimes de pensée et d'action qu'on peut y rattacher. Auguste Comte appelle à passer de la philosophie métaphysique à une autre, positive, dont la seule fonction, ancillaire et résiduelle, est d'aider à la clarification et à l'articulation méthodologiques des travaux scientifiques.
    Assurément, à la manière de la Grèce ancienne, les sciences sociales ont imposé un nouvel «étau logique» au discours public, opposé leur résistance mentale et normative à une conjonction délétère entre parole et pouvoir politique, et, en définitive, modifié la perception que les individus ont de leur existence dans leur situation sociale et politique en même temps qu'elles inventent des manières d'agir sur cette situation même. L'enfermement des disciplines institutionnalisées dans leur champ respectif acheva de les convaincre que la philosophie était seconde par rapport à leur rationalité propre.
    C'est justement à l'articulation de ces disciplines et ambitions, démontre Bruno Karsenti, que la philosophie doit se déployer : si le discours des sciences sociales est bel et bien requis par le développement des sociétés modernes en ce qu'elles sont vraiment démocratiques, la philosophie se doit, elle, d'interroger cette exigence par-delà toute contrainte imposée par la division en disciplines particulières.

  • Avec l'entrée des juifs dans la modernité démocratique et leur présence dans les sociétés européennes qui cherchent à la réaliser, il en va d'une question de philosophie politique générale. C'est aussi le cas quand a lieu leur sortie, qui prend sens dans une histoire où nous sommes tous impliqués.
    Ce livre enchaîne différents gestes conceptuels par lesquels certains juifs, au cours des deux derniers siècles, ont entrepris de penser les liens entre judaïsme et modernité : certaines oeuvres d'Émile Durkheim, de Leo Strauss, de Bernard Lazare, de Joseph Salvador ou encore d'Heinrich Heine sont ainsi traversées à l'aide d'une même interrogation : à quelles alternatives est confronté le juif moderne, celui qui, en tant que juif, fait l'épreuve de l'émancipation ?

  • Dans ses différentes tendances, même lorsqu'elles paraissent antagoniques, la sociologie contemporaine fait couramment retour à la pensée durkheimienne.
    Il y a là un paradoxe, le paradigme réputé le plus rigide étant celui que l'on s'approprie le mieux et le plus volontiers dans les débats actuels. Faut-il penser que ses principes étaient en fait assez lâches, voire inconsistants ? Les études réunies dans ce livre vont dans le sens contraire : c'est en revenant à la radicalité de cette pensée, et en la comprenant à rebours des lieux communs que dispense la doxographie - le culte objectiviste du " fait ", le sociologisme réducteur, la fiction de la " conscience collective " - que sa fécondité se mesure.
    Les concepts originaux autour desquels elle se construit engagent une redéfinition complète des phénomènes politiques, juridiques et moraux. Une théorie sociale s'affirme, opposée aux courants dominants de la philosophie de son époque, qui modifie de fond en comble les questions relatives aux formes de la pensée et de l'action, à la nature des normes, à la constitution de l'individualité et de la personne, au statut de la vérité.
    Avec elle, d'un seul et même mouvement la sociologie s'érige en discipline scientifique et marque la singularité de son geste spéculatif - geste auquel les courants contemporains sont conduits à revenir afin de creuser leurs lignes de force.

  • L'homme total, tel est l'horizon d'une " science de l'homme " à la fois théorique et empirique, à laquelle Marcel Mauss a voulu donner ses assises par une conception renouvelée du symbolique et de son efficacité propre. Rectifiant la conception durkheimienne du social comme structure de coercition du sujet, Marcel Mauss a refondé la sociologie comme anthropologie générale. De l'existence d'un lien très particulier entre sociologie, philosophie et anthropologie, l'oeuvre de Mauss constitue l'un des meilleurs témoins. Son oeuvre est ainsi devenue la source de tous les développements contemporains qui, en France, alimentent la réflexion à propos de l'objet des sciences humaines.
    Pour expliquer la productivité exceptionnelle de cette oeuvre, Bruno Karsenti remonte les fils d'une généalogie intellectuelle qui traverse toute la philosophie, la sociologie et la psychologie françaises des XIXe et XXe siècles, en évaluant l'effet des révolutions de pensée du langage, de la culture et de l'inconscient. Il montre comment s'est cristallisé le projet d'une critique des abstractions disciplinaires, qui font éclater l'unité du " phénomène social total ", et d'un dépassement des dualismes de l'individuel et du collectif, du logique et de l'affectif, du normal et du pathologique.
    Bruno Karsenti, né en 1966, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers, est maître de conférences en philosophie à l'Université Jean Moulin de Lyon III. Il a déjà publié aux PUF Marcel Mauss. Le fait social total (1994).

  • La sociologie n'est pas un savoir quelconque.
    Dans son statut scientifique, elle entretient un rapport à la politique qui, loin d'être extérieur, touche à sa définition même. voulue par une société déterminée, à un moment déterminé de son histoire, la sociologie a surgi sur l'onde de choc de la révolution française comme un savoir manquant, une tâche à remplir pour que la politique moderne puisse enfin s'accomplir. son but fut d'abord d'élever la pensée à la hauteur du grand défi lancé par la révolution : faire de la société le sujet de ses propres transformations, lui fournir les moyens d'agir sur elle-même.
    Bruno karsenti explore ici cette refondation de la politique au prisme de l'oeuvre d'auguste comte. grâce à comte, une alternative s'ouvre, en marge des conceptions qui dominent et structurent le débat public, où les conditions de fonctionnement des sociétés post-révolutionnaires sont projetées en pleine lumière. a l'appui d'une conception de l'esprit radicalement nouvelle qui culmine dans une anthropologie, il s'agit de déployer sans fléchir toutes les conséquences du fait qu'une société parvienne au gouvernement d'elle-même.
    Et il s'agit aussi, en contrepoint, de rendre plus apparents nos propres évitements, lorsque nous nous contentons d'une acception convenue, et au fond peu exigeante, de la démocratie.

  • 4 Introduction 16 Le don, entre contrainte et liberté Du suicide au don : variations sur le concept d'obligation, 16 Le don et l'échange, 24 La force des choses, 34 La triade du don : première approche du fait social total, 39 Solution du problème et perspectives nouvelles, 48 52 De l'individuel au collectif Le paradoxe de la description, 52 Psychologie et sociologie, 59 La psychanalyse, nouvel espace de convergence, 72 La totalité symbolique, 81 95 De la partie au tout Qu'est-ce qu'une atmosphère ?, 95 Eléments pour une archéologie du social, 107 La valeur critique du don, 114

  • Dans ce texte de 1915, Émile Durkheim revient sur l'origine de la Première Guerre mondiale. Selon lui, son déclenchement ainsi que la conduite de l'Allemagne durant la guerre ne s'expliquent pas en termes géopolitiques mais trouvent bien leur origine dans la « mentalité allemande », dans son caractère national. Cette nouvelle édition, à cent ans de distance, est éclairée par une conférence de Bruno Karsenti dans laquelle il révèle en quoi ce pamphlet procède bien de l'analyse sociologique.

    Publié pour la première fois en pleine hécatombe de la Grande Guerre, L'Allemagne au-dessus de tout est un texte de combat. En sociologue, Durkheim y révèle la dynamique sociale dont la guerre est le résultat. Tel un médecin sur son patient, il se penche sur le cas allemand, et son diagnostic est sans appel : l'Allemagne est malade de sa volonté car elle pratique l'idéalisme de façon pathologique. Pourtant, considéré comme un texte de circonstance, voire de pure propagande nationaliste, cet écrit de Durkheim fut longtemps occulté par les sociologues français.
    Levant le voile sur le caractère sulfureux du texte, Bruno Karsenti montre comment il condamne au contraire le nationalisme et s'insère parfaitement dans la sociologie d'Émile Durkheim, ses théories sur les dangers inhérents aux sociétés modernes et sur les typologies du suicide.

  • Aujourd'hui, alors que la société se constitue en objet de connaissance scientifique, l'État-nation de type européen atteint une première forme d'achèvement, ce qui explique le fait imposant, écrasant, de l'État pour les sciences sociales. N'est-il pas la caractéristique distinctive des socié- tés modernes, considérées selon la terminologie qui s'est imposée dès le xix e siècle comme des « sociétés à État » ?

    Ce volume reprend le problème sociologique de l'État pour le reformuler dans des termes au croisement des développements récents d'une philosophie politique soucieuse d'intégrer l'apport des sciences sociales et d'une sociologie politique prête, à partir de ses enquêtes, à questionner ses propres catégories.
    Deux traductions, tirées de conjonctures qui ont rendu particulièrement saillant le problème sociologique de l'État constituent le point de départ de la réflexion.
    Celle-ci se poursuit dans une série de contributions, philosophiques et sociologiques, voulant découvrir un concept d'État propre à une science sociale du politique.
    L'enjeu de ce volume n'est pas seulement d'interroger la nécessité de l'État pour les formes modernes - entendons démocratiques - de l'organisation politique. Il est de contribuer à spécifier l'État dans ce qui le rend socialement nécessaire. Cette démarche ouvre la possibilité d'identifier des critères sur la base desquels l'État existant peut être évalué et critiqué à nouveaux frais, à l'écart du cadre libéral dans lequel la critique de l'État est ordinairement condamnée à s'enfermer.

  • Aujourd'hui le socialisme doute de lui-même. La montée des partis natio- nalistes réactionnaires, les difficultés que rencontre l'Union européenne à se constituer politiquement, mais aussi le fait que les politiques publiques soient fondées sur des diagnostics insuffisamment objectifs, car insuffisamment réflexifs, de la situation sociale, tout cela concoure à rendre le socialisme incertain de son avenir, et de moins en moins conscient de sa spécificité en tant que courant politique.

    Ce livre cherche à redonner au socialisme cette conscience de soi. Pour cela, il s'ef- force de le restituer et de le redéfinir de deux manières. D'une part en le considérant comme un fait social, et donc en l'extrayant du débat idéologique pour montrer son appartenance essentielle au développement des sociétés modernes. D'autre part en le considérant dans son oeuvre intellectuelle propre, comme le vecteur de constitution d'un savoir, la sociologie, qui a pour ambition d'éclairer la politique d'une manière nouvelle. Le but de ce livre est donc de remettre le socialisme sur ses pieds, en montrant qu'il est le seul courant politique à nouer un rapport intérieur et constitutif avec le pouvoir émancipateur des sciences sociales. Et à tirer toutes les conséquences pour l'avenir de l'Europe que permet de rouvrir cette définition.

  • En sciences sociales, l'héritage du pragmatisme a été longtemps défini en termes d'inspiration intellectuelle. Mais n'y a-t-il pas d'autres manières de constituer un héritage intellectuel qu'en termes d'acceptation de vérités ou de dogmes ? Cette question a été à l'origine du volume. Remonter à la source du pragmatisme américain, relire Peirce, Dewey, James et Mead, c'est d'emblée poser la question de la façon dont elle irrigue la connaissance au présent, puisque le pragmatisme consiste justement à s'engager dans son procès réel. C'est cette forme d'engagement, avec le dépassement qu'elle implique de nombreux clivages traditionnels, que les études du volume examinent sous différents angles. Elle apparaît surtout par la centralité du thème de l'enquête, comprise à la fois comme pratique (réalisation d'opérations) et comme expérimentation. À travers l'enquête, le pragmatisme américain connote d'emblée la connaissance et l'action socialement.

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