Lettre Volee

  • L'oeuvre poétique de François Muir - au même titre que ses romans et ses récits - demeure aujourd'hui encore peu connue en dehors du cercle restreint de ceux qui le côtoyèrent de son vivant. À peine ce cercle s'est-il élargi au fil des années, grâce notamment aux correspondances qu'il a su établir avec quelques auteurs et critiques, et non des moindres, et bien sûr grâce aux éditeurs qui s'engagèrent à publier cette oeuvre, dont une part est posthume. Et tout un travail à venir tarde à faire connaître les inédits dont l'importance ne semble faire aucun doute. Ce qui faciliterait la confrontation nécessaire de cette oeuvre avec la création poétique de l'époque, une oeuvre qui, en raison de son originalité et de sa fécondité, se tient à distance de la plupart des oeuvres qui lui sont contemporaines. La singularité de cette oeuvre poétique et l'aventure intime dont elle témoigne se prêtent peu à quelque comparaison.

  • Au début des années 1960, un universitaire américain dénonçait la piètre estime dont jouissaient les enseignements artistiques à l'Université. "L'art en soi apparaît comme une matière dénuée d'utilité et n'est trop souvent considéré que comme une fioriture du programme, une futilité tout juste bonne pour les étudiants inaptes aux études techniques, un dépotoir pour athlètes, un training thérapeutique pour paraplégiques." A cette époque, les bandes dessinées n'avaient même pas droit de cité dans les sphères académiques.
    En pensant à Mad, Mac Luhan remarque pourtant que l'art populaire auquel il rattache les bandes dessinées - "est un clown qui nous rappelle toute la vie et toute la liberté dont nous nous privons dans notre routine quotidienne". Aujourd'hui, alors que le "neuvième art" fait l'objet de cours, de colloques et de publications universitaires, "liberté" est bien le maître mot permettant de comprendre l'intérêt que nous pouvons porter à son univers hétéroclite, non pas seulement parce que la bande dessinée nous donnerait à son contact l'illusion de rester en marge de la culture officielle, mais surtout parce que ses recherches plastiques et narratives témoignent, dans le meilleur des cas, d'une liberté radicale de création, rebelle au formatage de l'industrie culturelle, étrangère à l'ordre de la communication et à ses codes élémentaires.

  • Saul Alinsky est aujourd'hui considéré comme l'un des « pères » du community organizing. Né en 1909 de parents issus de l'immigration juive russe, dans une famille religieuse et pauvre, il deviendra essentiellement célèbre pour son travail dans les quartiers pauvres américains de la fin des années 1930 à sa mort, en 1972. Ainsi, c'est dans les quartiers les plus défavorisés de Chicago et dans d'autres villes plus tard, qu'il rassemblera les citoyens dans de larges organisations communautaires d'inspiration syndicale, afin de défendre leurs droits et revendiquer de meilleures conditions de vie. À côté de cette activité militante, Alinsky écrira également plusieurs ouvrages importants dont deux - Reveille for Radicals et Rules for Radicals - sont directement liés aux questions du community organizing et des méthodes d'organisation. Ses travaux auront une grande influence sur le travail social aux Etats-Unis et de nombreux groupes militants ayant marqué les années 1970 s'en réclameront.

    Contributions de Daniel Zamora, « Introduction »; Saul Alinsky, « La guerre contre la pauvreté. De la pornographie politique »; Daniel Zamora, « Saul Alinsky et les sociologues de Chicago. Esquisse d'une sociologie contestataire au temps de la Grande Dépression »; Adrien Roux, « Community organizing : une méthode "résolument américaine" ? »; Mike Miller, « Organisation et éducation : Saul Alinsky, Myles Horton et Paulo Freire »; Claude Javeau, « Eugène Dupréel »; Anne Bessette, « Les enjeux du vandalisme sur les oeuvres d'art dans les musées depuis 1985 ».

  • Le présent numéro de la revue L'étrangère est exclusivement consacré à la poésie africaine de langue française.
    Il a été préparé par l'auteur tchadien Nimrod, poète, romancier et essayiste, auteur connu d'une oeuvre publiée notamment aux éditions Actes sud. Comme celui-ci le rappelle dans la présentation de ce numéro double, il ne s'agit pas d'un dossier exhaustif de la poésie africaine francophone, bien que ce qu'il a retenu demeure très représentatif de cette galaxie poétique. Le projet visait non seulement à situer celle-ci, ce que fait de manière remarquable l'auteur du dossier dans son introduction, en particulier en revenant sur l'histoire moderne et contemporaine de cette poésie, mais d'abord et surtout à proposer, il va sans dire, un ensemble de textes afin donner au lecteur la possibilité de forger sa propre opinion sur cette création à plus d'un titre exemplaire.
    Cherchant à caractériser cette poésie, l'auteur de l'introduction écrit : « Le poème ressemble souvent chez nous à la course d'un cheval fou. On ne s'en étonnera pas outre mesure. Le lyrisme est le marqueur identitaire de nous autres qui ne disposons pas encore du temps et de l'espace propices à la contemplation d'une carafe d'eau, une fleur, les yeux de l'amante. C'est l'idée qui nous importe, sa haute valeur d'abstraction. »

  • Cadre, seuil, limite. Il s'agit ici d'envisager la question de la limite (et des notions qui lui sont apparentées) pour elle-même, avant qu'elle ne reçoive une caractérisation déterminée, autrement dit, de la saisir dans sa signification intrinsèque et dans ce qu'elle peut éventuellement comporter d'implicite, d'instable et, donc, d'insaisissable. Cette question, avec ce qu'elle charrie d'équivocité, concerne en particulier toutes les voies de l'esthétique, de la philosophie et de la théorie de l'art. Nombre d'études relevant de ces domaines, qu'elles soient anciennes ou actuelles, et qui portent sur la peinture, l'architecture, la littérature, le théâtre ou les arts plus récents que sont la photographie, le cinéma et la vidéographie, témoignent de la place cardinale qu'y occupe, en chaque genre, le traitement spécifique de la bordure et, corrélativement, celui de son possible débordement, du cadrage et du décadrage, des frontières et de leur passage. Les investigations théoriques engagées visent à en dégager les enjeux majeurs lorsque, une fois mise à l'oeuvre et à l'épreuve par les multiples activités créatrices comprises dans leurs spécificités génériques, cette notion se trouve soumise à un traitement artistique.

  • La question des frontières est centrale dans le monde d'aujourd'hui : une logique d'ouverture métissée dans un univers globalisé se confronte sans relâche à la résistance de positions conservatrices entravant les flux migratoires, le nomadisme, l'exil de populations de plus en plus nombreuses. un paradoxe générateur d'une intolérable violence prenant la forme d'exclusions, de réclusions et de répressions. Les artistes contemporains rendent compte, à travers différents registres d'expression, de ce présent problématique en mettant en crise un réel corseté dans ses propres contradictions, tandis que se brouillent inexorablement les identités culturelles.
    Mais cette question des frontières peut aussi être adressée à la discipline elle-même, tant du point de vue des réflexions théoriques que des pratiques artistiques : qu'en est-il des catégories de création héritées du xxe siècle ? Qu'en est-il des réseaux habituels de diffusion, principalement institutionnels ? Quels critères de reconnaissance et d'appréciation mettre en oeuvre face à un art qui s'invente sous nos yeux ? Quelles sont les formes hybrides émergentes, transgressives, et comment touchent-elles un nouveau public ? ici aussi, un conservatisme ambiant doit affronter une guérilla esthétique d'infiltration voire d'alternatives au monde de l'art établi. L'urgence d'un changement de paradigme se fait donc sentir tant au niveau du sujet de l'art que de son objet.

  • La Maison Folie de Mons, à l'instar du Palais deTokyo, de l'Espace Lu à Nantes ou encore de la Condition publique à Roubaix, n'a pas le souci de paraître mais seulement celui d'être au plus près de ceux qui l'habitent, comme le dit Yves Vasseur, le directeur du Théâtre du Manège.
    Invité à redéfinir simplement les zones d'accueil et d'accès de la salle de théâtre des Arbalestriers dans l'esprit des Maisons Folie qui venaient de voir le jour à Lille en 2004, Matador (justement récompensé il y a peu pour ce travail par le prix dArchitecture de la Province de Hainaut) est parvenu à réaffecter l'ensemble du domaine exploitable. Si la salle de théâtre est restée dans son état initial, Matador, pratiquant une architecture de friche, revendique pleinement l'originalité des concepts d'" Espace des possibles " et de " Margin'halle " - ces deux lieux formant, avec la cour centrale, la Maison Folie de Mons.
    Le regard photographique sur ce lieu est celui de Rino Noviello.
    La plume est celle de la dramaturge Pascale Tison et le clavier, celui du philosophe Christian Ruby, qui rendent compte de cette expérience de restitution de l'espace public à ses acteurs. La critique architecturale en a été confiée à Jean Stillemans. Pierre-Olivier Rollin s'est livré à un entretien avec Marc Mawet et Olivier Bourez, les architectes de Matador, sans oublier l'intervention in situ du plasticien Emilio Lôpez-Menchero.

  • L'ETRANGERE N.38

    Collectif

    Composé de quinze textes inédits d'auteurs provenant d'horizons très divers, le présent numéro de la revue L'étrangère s'est donné pour objectif de proposer de donner une vision de la création la plus actuelle, sans pour autant négliger des auteurs passés sous silence de la critique et peu traduit comme Nichita Stanescu. Nous proposons également des suites poétiques de trois auteurs : la mexicaine Maria Baranda, qui a figuré au sommaire d'un précédent numéro ; la poétesse polonaise Ewa Lipska dont la reconnaissance internationale ne cesse de s'affirmer ; enfin Jacqueline Didier, dont l'oeuvre faite d'une grande retenue se laisse découvrir dans des textes d'une intense sensibilité. Quant à Sacha Orff, ce sont les premiers textes d'un auteur qui est aussi une remarquable plasticienne. Toujours dans le domaine de la création poétique, le lecteur pourra découvrir de nouveaux textes de Victor Martinez, Jean-Charles Vegliante, Paul Bélanger, Thierry Martin-Scherrer, Jean-Claude Villain et Daniel Pozner. Le numéro propose également trois essais. Le premier est de Henri-Pierre Jeudy, lequel aborde sans détour le pouvoir des illusions. De son côté, Daniel Vander Gucht propose une suite de fragments réflexifs avec une ironie lucide mais jamais désabusée. Enfin Christian Ruby poursuit sa recherche en proposant une étude de l'oeuvre de Stendhal interrogée sous l'angle de l'exaltation du spectateur.

  • L'importance de l'oeuvre poétique de Philippe Denis ne fait aucun doute. Les orientations qu'il aura prises au fil de ses voyages, comme des ses explorations des oeuvres de poètes américaines, comme Emily Dickinson ou Sylvia Plath, pour ne prendre que ces exemples, signale l'originalité de cette oeuvre. Dans le présent volume, Alain Mascarou, qui a initié ce projet de publication en collaboration étroite avec Christine Dupouy et Fabrice Schurmans, rappelle ce mot de Denis, qui résume l'attitude que ce dernier tient face à la vie : « Dans le combat entre le monde et toi, seconde le monde. » Et il poursuit : « Philippe Denis, obstiné à ferrailler, dans sa dialectique calleuse, avec l'expression poétique, semble suivre la règle de Kafka, et mettre toute son énergie d'écrivain à seconder tout ce qui s'oppose à lui dans son entreprise. S'il traite de lyrisme, c'est pour y mettre un frein, réduire le registre à l'aphasie, s'il s'agit de sublime, c'est un autre contrat que le sien qui est en cause, à la rigueur c'est d'une écriture touchant presque au sublime qu'il se réclame. Cette poétique du contre-élan, de la contre-expertise, ne l'enferme ni en lui-même ni dans une dimension spéculative. Tout au contraire. Pour lui les chemins de la création sont ouverts au pas, et s'il est une constante dans l'oeuvre à partir de Divertimenti (1991), c'est qu'elle reconnaît ce qu'il doit à une fringale d'espaces, d'usages du monde et des langages (littérature, peinture, musique) - voire aux gens qu'il croise. »

  • Composé de douze textes inédits d'auteurs provenant d'horizons très divers, le présent numéro de la revue L'étrangère poursuit dans sa tentative d'offrir une vision de la création la plus actuelle. Le premier texte est celui d'un auteur discret mais hautement estimé dans les milieux poétiques francophones puisqu'il s'agit de Jean-Pierre Burgart. Le volume est composé d'une alternance autant que faire se peut entre les textes poétiques de création et des essais et des proses qui, tous ou presque, ont cette singularité de tenir entre les mots l'époque actuelle et ses dérives aléatoires.


    Revue de poésie et de création, ce volume varia propose le sommaire suivant : Pierre-Yves Soucy, « Ouverture. Au-dedans... des liens tressés » ; Jean-Pierre Burgart, « Pris par le temps » ; Henri-Pierre Jeudy, « Les contretemps du monde » ; Sereine Berlottier, « récit » ; René Noël, « Traits » ; Élodie Simon, « De hautes terres » ; Nathaniel Rudavsky-Brody, « En lieu de silence » ; Katia Roessel, « variations (orphée/dionysos) » ; Didier Cahen, « Pensum » ; Pierre Drogi, « Hypographes » ; Harry Szpilmann, « Du vide réticulaire » ; Jean Edelbluth, « Joncs et genêts à la portée du jour » ; Christian Ruby, « Sigmund Freud : une trajectoire du spectateur ».

  • Avec des arts (peinture, littérature, cinéma) et ses protagonistes (Cézanne, Proust, Claude Simon) qui est à l'origine de l'esthétique de Merleau-Ponty, et dans d'autre part, l'impact de la pensée merleau-pontienne sur les arts, depuis le Minimal Art américain en passant par le Body Art et la danse contemporaine.
    Tandis que certaines contributions s'intéressent, en s'appuyant sur les inédits, au rapport jusqu'ici moins étudié que Merleau-Ponty entretenait avec la musique, mais aussi avec la photographie, d'autres contributions jaugent l'héritage merleau-pontien dans des arts sur lesquels il n'a pas lui-même écrit (la danse, l'architecture ou le théâtre). Ce volume propose donc une première synthèse générale du rapport de Merleau-Ponty aux arts, tout en en indiquant les lignes de fuite et les horizons qui en font aujourd'hui, à la veille du cinquantenaire de la mort, toute l'actualité.

  • Sous le titre Enclaves, le premier numéro de la nouvelle série des Cahiers de L'Institut Supérieur d'Architecture de la Communauté Française - La Cambre regroupe trois études qui traitent, à partir d'exemples radicaux, d'une même problématique contemporaine : les implications formelles et spatiales, architecturales et urbaines, des fractures socio-économiques et culturelles que subissent nos sociétés contemporaines.
    Ces réflexions, menées dans le cadre de leur travail de fin d'études par des étudiants récemment diplômés, sont précédées de brèves présentations d'enseignants de l'Institut et suivies de réactions de spécialistes des questions évoquées. Pour nourrir le débat, le philosophe Lieven De Cauter apporte, en introduction, des éléments de contextualisation. Au-delà de ces analyses critiques, c'est bien entendu la question de l'architecture, comme celle de l'engagement de l'architecte et du statut de sa profession, qui se trouve posée.

  • Complices depuis 1985, Nicole Mossoux et Patrick Bonté sont les créateurs de spectacles de théâtre-danse qui ont été présentés dans plus de vingt-cinq pays.
    Des écrivains, des critiques, des dramaturges portent ici un regard libre sur leur oeuvre : la pensée voyage à sa guise et précise ce qui est suggéré dans la trame des gestes, l'étrangeté des présences, les inflexions de la lumière et du son... Cet ouvrage est aussi l'occasion de faire le point sur leur pratique et leurs conceptions scéniques.

  • Bref, retouver une forme de séduction.
    Or c'est une exigence délicate que de ne pas succomber au charme nostalgique de l'objet perdu de la peinture et de garder cette ligne subtile qui tient moins de l'esthétique que du leurre, de la magie, et qui est héritière d'une tradition rituelle qui ne s'est jamais vraiment confondue avec celle de l'art.

    Il y a une dimension spécifique, qui est celle de l'art et de l'histoire de l'art. Et puis il y a une autre dimension qui passe à travers toutes les époques, témoignant non pas d'une transcendance de l'art et de l'esthétique, mais de l'immanence énigmatique des choses, de leur évidence incompréhensible, et de l'efficacité silencieuse du rien.

    Une dimension qui renoue, au-delà de l'illusion esthétique, avec une forme plus fondamentale (quelque chose comme une illusion anthropologique ?), avec la fonction générique qui est celle du monde et de son apparition, par où il nous apparaît bien avant d'avoir pris sens et force de sens, bien avant de devenir réel (le monde n'est réel que depuis peu, et sans doute de façon éphémère).
    Non pas l'illusion superstitieuse d'un autre monde, mais l'illusion objective, immanente, de ce monde-ci, l'illusion vitale des apparences, dont parlait Nietzche.

    L'illusion comme scène primitive et comme opération symbolique, bien antérieure et plus fondamentale que celle de la scène esthétique.

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