Nouvelles Lignes

  • Une quinzaine de philosophes parmi les plus importants se sont réunis à Londres, en mars 2009, pour une conférence organisée à l'initiative d'Alain Badiou et de Slavoj Zizek, intitulée " On the idea of Communism ".
    Par-delà leurs différences spéculatives et politiques, tous y ont affirmé leur attachement inentamé au mot et à l'Idée du "communisme". Seul mot, seule idée à pouvoir selon eux désigner et penser les conditions d'une " alternative globale à la domination du capitalo-parlementarisme " (A. Badiou), d'une " réforme radicale de la structure même de la démocratie représentative" (S. Zizek). Le présent volume réunit la totalité des interventions prononcées à l'occasion de cette conférence, qui connut un succès considérable.

  • Vingt-cinq auteurs réunis pour témoigner de l'importance de l'oeuvre de Jean-Paul Curnier, mort en août 2017. Dont la pensée - politique, esthétique, existentielle - aura été l'une des plus incoercibles depuis Debord et Baudrillard. Qu'il faut lire et faire lire, pour se redonner une pensée et une vie.

  • Le cinéma, on le sait, n'a en rien échappé à cette mutation. Aux bouleversements initiés par l'avènement du numérique il y a plus de vingt ans - transformant pratiques de tournage, techniques de fabrication, facture des images et des sons, modes de production et de diffusion -, se sont ajoutés l'informatisation amplifiée des techniques de tournage et de postproduction, entraînant l'usage de supports toujours plus volatiles, l'hyperfluidité de leur circulation et la démultiplication de modes de diffusion nomades, reléguant la séance de projection en salle à côtoyer la série des divers moyens qui nous sont donnés aujourd'hui de voir un film.
    Le cinéma n'a pas seulement perdu l'exclusivité des images en mouvement, il est cerné de toutes parts, mêlé à la myriade des flux visuels qui irriguent le monde, concurrencé par une prolifération indéfinie d'images constamment disponibles (de celles innombrables postées sur les plateformes telles You Tube à celles des jeux vidéo, des chaînes d'info en continu aux séries télé, des podcasts aux webdocumentaires, etc.) et désormais présentes dans la plupart des espaces que nous traversons (des bandes vidéo et animations 3D émaillant les espaces publics, aux vidéos d'artistes et films d'archives ou autres qui peuplent expositions, musées et galeries d'art).
    Constat qui ne vas pas sans celui-ci : nous ne cessons pas nous-mêmes de nous surprendre sous les traits et postures de spectateurs mutants : allant et venant d'un régime de visibilité et d'un écran à l'autre ; passant sans transition ni heurt d'un fragment de vidéo attrapé sur You Tube à l'immersion durant deux heures dans l'obscurité d'une salle de cinéma, du téléchargement de films au visionnage d'un clip, etc. Devenus de plus en plus agiles dans l'art de multiplier les pôles d'attention, d'échantillonner selon divers degrés nos facultés de perception, elles-mêmes fragmentées entre lecture, navigation, écriture et regard-écoute.
    Toutes choses qui ont récemment (et légitimement) fait naître une inquiétude quant à l'avenir du cinéma, la crainte de le voir absorbé dans le grand magma audiovisuel de la diffusion diffuse, ou dispersé dans des formes filmiques (vidéos et installations d'artistes) qui n'en permettent que rarement l'expérience. D'où le souci de redéfinir ce qui aujourd'hui serait digne d'en porter le nom ; de demander ce qu'il en reste (Jacques Aumont, Que reste-t-il du cinéma ?), le besoin de réexaminer ce qui en constituerait le noyau essentiel, les conditions de possibilité et d'existence (Raymond Bellour, La Querelle des dispositifs).
    Les questions qui nous intéressent ici, si elles ne sont pas sans croiser de telles réflexions (qu'en est-il des propres du cinéma ?), regardent cependant en direction inverse : Que devient le cinéma à l'ère de l'hypervisibilité ?
    Comment les nouvelles configurations dans lesquelles il se trouve saisi l'incitent à se modifier intérieurement, à procéder à des combinaisons inédites, voire à se déborder lui-même, ou à migrer vers des objets, des territoires qui ne sont pas les siens ? Et de quelles façons ces transformations et déplacements font écho aux mutations qui informent nos existences ?
    On tentera d'aller trouver des éléments de réponse en explorant, d'une part, cet ensemble de films (dits « Found footage ») qui, depuis quelques années déjà, se sont emparé des images sans qualité, fabriquées et diffusées hors du cinéma : de ceux construits sur le principe du home movie (Cloverfield, Home Movie, Diary of the Dead, Chronicle.) à ceux dont le récit s'échafaude à partir d'une masse d'images de provenances multiples (télé, internet, caméra de surveillance, webcam-Skype, etc.), tels Redacted, REC, The Bay, jusqu'au récent et problématique Eau argentée. Ensemble auquel on peut adjoindre les oeuvres qui jouent de la collusion entre la « saleté » ou la platitude des images quelconques et la densité de celles du cinéma (Film Socialisme) ; celles qui cherchent à exposer, en l'incorporant à leur propre facture, l'informe que fabrique divertissement et connection de masse - de Facebook au vidéo-clip, en passant par le selfie et les jeux vidéo - (Spring Breakers), ou encore celles interrogeant la place qu'occupe la simulation vidéo dans les représentations et modes d'appréhension du réel (Serious Game de Harun Farocki).
    On se penchera également sur cet autre ensemble, sans doute moins évidemment repérable et plus dispersé, réunissant des films qui se risquent à de nouvelles formes d'hybridités - entre autres celles propres à bouleverser les rapports de correspondance ayant jusqu'ici prévalu entre registres esthétiques et procédés techniques. Ainsi des expérimentations que réalise Avi Mograbi dans Z 32, via les trucages numériques qu'il greffe sur son matériau documentaire, apposant sur le visage de son personnage (un soldat israélien désireux à la fois de confier sa culpabilité et de garder l'anonymat) des visages de synthèse propres à figurer les clivages dans lesquels il est pris.
    Ainsi de l'entreprise de Philippe Parreno et Douglas Gordon déployant un arsenal de caméras HD et 35 mm autour du spectacle d'un match de foot pour y faire apparaître, entre retransmission télé et regard amoureux, mauvaise définition d'images dupliquées et texture photographique ultra fine, un portrait intime de Zinedine Zidane (Zidane, portrait du 21ème siècle). Ainsi encore de l'usage que fait Godard de la 3D dans Adieu au langage, en soumettant le petit théâtre du quotidien à la voluminosité à la fois impressionnante et dérisoire du relief, mais aussi en déréglant la logique optique de la 3D pour produire des plans qu'on n'avait encore jamais vus.
    Convocation de toutes les sortes d'images qui prolifèrent aujourd'hui, montages et télescopages de régimes de visibilité et/ou de figuration hétérogènes, invention de combinaisons inédites, propres à produire des déroutes sensorielles et perceptives : les films qui composent ce corpus éclectique ne cessent, sur des modes divers, de mettre en jeu notre statut de spectateur mutant. Il semble qu'une part du cinéma contemporain ne se conçoive désormais qu'à travers le prisme des phénomènes, gestes, perceptions et représentations autres - et encore en partie indéfinissables - qu'enfante le monde de l'hypervisibilité. Monde où les images ne sont plus seulement objets de regard, mais cette matière « immatérielle » qui nous environne et que nous pouvons continûment faire apparaître au bout de nos doigts. Mais aussi : monde où le cinéma en vient à occuper une position instable, à la fois soumis à un processus de dispersion et destitué de sa place de référent premier en matière de production d'images, tout en constituant encore le fonds des fictions, des imaginaires, des motifs et figures dont provient ou sur lequel se détache aujourd'hui n'importe quel film (qu'il relève du cinéma ou des formes secondes venues après lui).

  • Le présent volume est l'archive d'une discussion mémorable.
    Elle eut lieu au soir du 5 février 1988, dans le grand Amphithéâtre de l'université de Heidelberg réservé aux événements exceptionnels, qui réunit les philosophes Jacques Derrida, Hans-Georg Gadamer et Philippe Lacoue-Labarthe pour une conférence intitulée :
    « Heidegger, portée philosophique et politique de sa pensée ».

  • Le symptôma grec

    Collectif

    La première motivation du colloque organisé à l'université Paris-8 en janvier2013 était d'appeler des philosophes français et européens à témoigner de leur solidarité vis-à-vis du peuple grec, alors soumis aux effets désastreux de la crise financière de 2008. Ces effets n'ont fait que s'amplifier depuis, et si l'on affirme que la Grèce a retrouvé « la confiance des marchés financiers », cela est au prix de la destruction méthodique de toute forme d'État social, destruction conditionnée par une « troïka » (FMI, BCE, UE) dont le fonctionnement et les décisions opaques ont récemment été dénoncés par les députés du Parlement européen.

    Chacun des intervenants fait part de son analyse, et s'emploie à soumettre sa théorie à une situation urgente, sans méconnaître les difficultés d'un tel exercice. On apercevra rapidement qu'aucune solution n'est susceptible de les trouver tous d'accord. Ces désaccords fertiles sont en eux-mêmes symptomatiques d'une certaine « impuissance contemporaine », titre du texte prononcé en clôture par Alain Badiou.

    Extrait de l'introduction du volume, par Maria Kakogianni :
    « L'idée du colloque est née dans le contexte d'un début de mobilisation en solidarité au peuple grec. L'appel des intellectuels et artistes européens "Sauvons la Grèce de ses sauveurs" avait précédé peu de temps auparavant, ainsi qu'un certain nombre de meetings politiques et autres manifestations du même ordre. La question s'est posée de savoir s'il serait possible ou non de faire un pas supplémentaire, autrement, afin d'affronter nos limites du moment. Si l'indignation et la colère grandissent et nous rassemblent, la domination du capitalisme mondial apparaît comme absolue et intouchable, et la résistance, vouée à se loger dans ses interstices. Le rêve d'un renversement radical semble enterré par les anciens cauchemars.

    L'un des récits de la crise européenne qui nous est proposé est celui des États en faillite, agenouillés devant les caprices des Marchés, contraints à des cures d'austérité, notamment pour ce qui relève de leurs systèmes de santé, d'éducation, etc. Tout cela correspond à une sorte de thérapie de choc visant à réduire la pathologie ; cela s'indexe sur une loi générale affirmant le devenir-entreprise de toute monade. Individu, université ou hôpital, tout ce qui compte-pour-un doit fonctionner comme une entreprise, dont les pertes et les gains sont soumis à la règle du profit et au jeu de la compétitivité.

    La riposte ne peut cependant être de l'ordre d'une clôture conservatrice. A l'heure du démantèlement des sciences humaines dans le devenir managérial de l'institution, le "Symptôma grec" devait avoir lieu dans un lieu opérationnel où la question de l'Université, de ses limites, de son ouverture au dehors était posée. A l'image du livre programme de Foucault, il s'agissait de construire un colloque-gruyère, avec des trous. Parmi les intervenants on trouvait des professeurs d'Université, des penseurs de renommée mondiale, des enseignants vacataires qui en temps normal sont occupés à d'autres sujets, des étudiants, des journalistes, des artistes accueillis par les hautes institutions de la culture, ou au contraire très éloignés de celles-ci.

    L'usage du mot symptôme comporte une intention ironique par rapport à toute la discursivité dominante de politique médicalisée. Il ne s'agissait en rien de reprendre la posture du médecin à nos techniciens experts et de prescrire des nouvelles thérapies - alternatives ! - aux peuples. Être calife à la place du calife, sans nier la place. Mais en même temps, si l'ironie renvoie à une certaine négativité, l'appel du colloque répondait non seulement à l'urgence de dénoncer une thérapie, mais aussi à celle de riposter à son idée de "santé". Il ne s'agissait pas seulement de formuler une critique mais d'essayer de parcourir le risque des nouvelles positivités. Plutôt de faire parler le symptôme, lui faire avouer sa vérité depuis une position extérieure de maîtrise, il aura été question. que le symptôme parle. De l'Europe, des nouveaux mouvements d'émancipation qui se lèvent, de la création artistique, de la monnaie politique, etc.

  • Imre Kertész : certainement l'auteur de l'une des oeuvres de la littérature et de la pensée les plus importantes de ces cinquante dernières années, que le Nobel a consacré en 2002, 14 ans avant sa mort. OEuvre d'une grande radicalité, écrite et pensée dans un temps appelés à composer avec le « point zéro » qu'est Auschwitz.

  • Découvrez Thèses sur le concept de grève, le livre de Institut de démobilisation

  • Il est arrivé dans notre histoire récente, il arrive encore que des hommes soient traités de manière plus ignoble que du bétail : comme de la vermine, de dangereux parasites qu'il importe d'éliminer. Il arrive aussi qu'ils soient simplement mis à l'écart, relégués dans des hors-lieux, des zones-frontières à la fois exposées et invisibles. Semblables à des objets devenus inutiles, ils ont été mis au rebut. Le plus souvent, cette relégation ne s'accompagne d'aucune haine, d'aucune rage persécutrice (mais Eichmann, disaît-il, n'éprouvait aucune haine envers les Juifs). Elle s'effectue de manière routinière, dans une insondable indifférence. Il se pourrait d'ailleurs, comme l'affirme Z. Bauman, que notre société mondialisée soit devenue une gigantesque machine à produire du rebut. Ceux qui ont été ainsi rejetés, comment les qualifier ? En les considérant comme des victimes, forcément passives, de l'« Histoire » ou de la « fatalité », on en appelle à la compassion, à l'indignation morale, mais en aucun cas à la réflexion et à l'action politique. Il convient plutôt de les considérer comme des vaincus. Ce qui se présentait faussement comme un destin est en réalité une défaite, peut-être provisoire, dans un combat qui n'a jamais cessé.
    Il semble que cette mise au rebut caractérise, d'une manière ou d'une autre, toutes les sociétés humaines. Sans doute faut-il distinguer celles qui s'en tiennent à des mesures de discrimination - aussi ignobles soient-elles - et celles qui passent de l'exclusion à la persécution, voire à l'extermination du rebut humain. Mais il ne saurait être question de justifier comme un « moindre mal » l'exclusion et la relégation. La mise-au-rebut d'un homme est toujours une injustice, un tort radical. Comment est-il possible de lui résister  ? Comment envisager une communauté qui ne se fonderait plus sur l'exclusion d'un rebut  ? Ce sont les conditions de production du rebut humain, mais aussi les stratégies de résistance à cette mise-au-rebut qu'il s'agit d'interroger dans ce numéro de Lignes, à travers ses différentes formes historiques, les plus proches comme les plus lointaines.

    Le numéro 35 de la revue contient la suite et la fin annoncées du numéro 34 spécial sur les Roms L'exemple des Roms / Les Roms, pour l'exemple paru aux éditions Lignes en février 2011.

    Sommaire « LE REBUT HUMAIN » Textes réunis par Jacob Rogozinski et Michel Surya Jacob Rogozinski et Michel Surya, Présentation Jacob Rogozinski, « Pire que la mort » Les lépreux au Moyen Âge : de l'exclusion à l'extermination Marc Nichanian, Le rebut du sujet Martin Crowley, Vivre à l'écart Jérôme Lèbre, Les failles du monde Diogo Sardinha, Penser comme des chiens : Foucault et les Cyniques Mathilde Girard, Rebuts divins, rebuts humains D'un renversement remontant jusqu'aux origines « L'EXEMPLE DES ROMS LES ROMS, POUR L'EXEMPLE » Suite et fin du dossier conçu et réalisé par Cécile Canut, dont la première partie a parue dans le numéro 34 de Lignes Éric Fassin, Pourquoi les Roms ?
    Jean-Pierre Dacheux, Nous sommes tous des Roms européens Emmanuel Filhol, L'investissement du thème tsigane dans la culture de l'Europe (Les Bohémiens d'Andalousie de Jean Potocki) Cécile Kovacshazy, Littératures tsiganes : un événement politique Claire Cossée, « Les-Roms-migrants-et-gens-du-voyage », ou l'ethnicisation du politique à l'ère néolibérale Guillaume Sibertin-Blanc, Les Indiens d'Europe (notes structurales et schizo-analytiques pour la stratégie minoritaire)

  • Qu'en est-il, dans le cinéma contemporain, de la prétendue éclipse de la politique, dont témoigneraient la disparition du clivage idéologique entre droite et gauche, l'extinction des grandes formes de la tradition contestataire, la dévaluation des termes mêmes qui en soutenaient à la fois la pratique et l'imaginaire (« révolution », « lutte des classes », « exploitation ».), la fragilité et extrême atomisation des mouvements tenant lieu aujourd'hui de contre-pouvoirs ?

  • Lignes a trente ans. Sous ce titre simple - « Ici et maintenant » -, ce numéro 54 sera celui de la « célébration » de son anniversaire.
    « Ici et maintenant » pour réunir le plus grand nombre possible de ses amis, anciens et récents. Dans leur plus grande liberté. Ne les invitant pas moins à parler du passé (ces trente années) que du présent (lourd de menaces).

  • Lignes s'est, depuis 27 ans, attaché à revisiter et reconsidérer les généalogies intellectuelles dominantes. Faisant toute leur place aux oeuvres marginales ou mineures (et à leurs auteurs), en tout cas considérées comme telles par les oeuvres en revanche considérées comme « majeures » ou canoniques (et leurs auteurs). Une autre histoire s'est ainsi dessinée, qui n'a certes pas cherché à discréditer les « grandes » oeuvres, mais qui a mis en lumière de plus « petites ». Pour autant pas moins essentielles ni exemplaires.
    Jean-Noël Vuarnet (1945-1996) incarne on ne peut mieux un tel cas de figure, dont l'oeuvre, brève (il s'est suicidé à 51 ans), n'est ni assez connue ni assez citée. Réparation donc à celle-ci, significative des années 1970-80, tantôt littéraire (4 titres, dont le premier paru au Seuil en 1976 et le dernier chez Gallimard en 1995), écrite dans la proximité et l'amitié de Maurice Roche, Novarina, Laporte, Prigent, etc. (Personnage anglais dans une île a été réédité chez Lignes/Léo Scheer en 2005); tantôt « philosophique », écrite dans celle de Klossowski, Deleuze ou Lacan, auxquels l'amitié le liait.
    Philosophique est ici mis entre guillemets parce que c'est sans doute là que l'apport de cette oeuvre est, sinon le plus manifeste, au moins le plus remarquable. Proche de Deleuze, il ira plus loin que lui dans la lecture et l'interprétation de tous ceux qui l'ont mise en crise ;
    S'appuyant sur Nietzsche essentiellement, mais aussi bien sûr Giordano Bruno, Nicolas de Cuse, Rousseau, Kierkegaard, Bataille et Klossowski (certainement le plus proche de lui, avec lequel l'échange aura été le plus riche et le plus profond). Deux livres considérables en ont résulté : Le Discours impur (Galilée, 1972) et Le Philosophe-artiste (1re édition : 10/18, 1977 ;
    Rééd., Lignes/ Léo Scheer, 2004). Plusieurs des études réunies par ce numéro leur sont consacrées.
    La seconde partie de son oeuvre, encore aujourd'hui la plus connue, s'intéresse à la mystique, comme on pouvait le déduire de l'intérêt qu'il avait montré jusque-là pour les expériences de pensée « irrégulières ». Extases féminines (Arthaud, 1980 ; rééd., Hatier, 1991) a posé les jalons d'une interprétation des phénomènes mystiques dont la psychanalyse s'est nourrie depuis. Le Dieu des femmes (L'Herne) complète cette partie de l'oeuvre, sur laquelle plusieurs des textes de ce numéro se penchent.
    Le numéro reprend pour finir 5 textes introuvables de Jean-Noël Vuarnet, représentatifs de cette oeuvre ; un texte de Klossowski sur celle-ci ;
    Et une première bibliographie.
    Ce numéro paraît à l'occasion du vingtième anniversaire de sa mort. La Chute de la maison Tripier reparaîtra également en mars aux éditions Incorpore

  • Contributeurs: André S.Labarthe, Michaël Dacheux, Estelle Fredet, Marcos Uzal, Laurence Lécuyer, Philippe Fauvel, Stéphane du Mesnildot, Frédéric Majour, Benjamin Esdraffo, Mehdi Zannad, Jun Fujita, Fabienne Costa, François Albera, Jean Breschand, Christophe Cognet, Térésa Faucon, Sandrine Rinaldi, Benoît Turquety, Caroline Zéau.

    L'attention a souvent été portée aux objets lorsqu'ils constituent un enjeu du scénario, l'emblème d'un genre, la caractéristique d'un personnage. Exercice d'observation, « machins choses » retient les objets qui échappent à ces catégories, irréductibles : la force des choses.

    « C'est quoi cette vache ? » Chose, elle s'impose, se pose là : telle quelle. Objet individualisé, isolé, en marge de la signification, solitaire pris dans son évidence concrète. Désignée par un insert, révélée lors d'une netteté soudaine de l'image, élue par un geste de saisissement, nommée, dérangée : la chose est choisie, remarquable, elle s'abandonne au plan, le polarise. La chose s'émancipe parfois de sa condition, de son inertie, elle suit le mouvement, se prête à de multiples expériences. Elle peut être mise hors d'usage : jetée, brisée, ou trouver un nouvel emploi, gagner en souplesse et devenir personnage, trouver une destinée : elle intrigue. Elle peut aussi être plus secrète, s'immiscer, ouvrir un espace à part : le monde parallèle des objets. Sans s'affirmer, elle « fait tapisserie » ou passe inaperçue, et nous échappe.

    Parfois, la chose résiste à la dénomination, ou bien, si ordinaire, elle devient autre, ne ressemble plus à rien. « « Eh bien, qu'est-ce qu'il a, ce verre de bière ? Il est comme les autres. Il est biseauté, avec une anse, il porte un petit écusson avec une pelle et sur l'écusson on a écrit 'Spatenbräu'.» Je sais tout cela, mais je sais qu'il y a autre chose. Presque rien. Mais je ne peux plus expliquer ce que je vois. » (Sartre, La Nausée) C'est un machin, un truc idiot (« dumnes Zeug », Vilèm Flusser), n'importe quoi. Machins, choses, s'ils sont indéterminés, n'en définissent pas moins la mise en scène. « Donner aux objets l'air d'avoir envie d'être là » disait Robert Bresson. Car s'ils n'ont l'air de rien ou s'ils en disent trop, le film peut perdre la face. Leur place, leur rôle lui confèrent ou non la justesse : « Une chose ratée, si tu la changes de place, peut être une chose réussie. » Jeux de mots, jeux d'objets, ce Vertigo à tiroirs se fouille comme la commode aux trésors des Enfants terribles (ou les armoires d'Adolpho Arrietta voisines), « trésor impossible à décrire. Les objets du tiroir ayant tellement dérivés de leur emploi, s'étant chargés de tels symboles, qu'ils n'offraient aux profanes que le spectacle d'un bric-à-brac de » tasses, pipes, fourchettes, cuillères, verres brisés, porte-cigarette, pommes, pot, mélodies pop, popo, poupées, fraises, torchon, fusil, pistolet à plomb, etc.

    « Cinéaste-toupie », Adolpho Arrietta se prête à ce jeu d'artifices en apportant ses jouets du désir : ailes d'ange, globes terrestres, collier magnétique, grenouilles dorées. et ce « musée d'objets perdus » nourrit sans cesse la rêverie de ses « films-aquarium ».

  • Les contemporains, à donner à voir l'inconnu et l'inédit, l'ouverture salutaire ou les effrois et tristesses qu'elles produisent - autrement dit : à nous renseigner sur les manières diverses et variées dont nous en sommes à la fois les acteurs et les témoins ?

  • « Quel que soit l'intérêt particulier du film, de la photo, ou du tableau, le truc véritablement passionnant, le phénomène, c'est la totalité de ces expressions, leurs correspondances évidentes et secrètes, leurs interdépendances, leurs rimes. Ce qui fait que ce peintre ne devient pas photographe, puis cinéaste, mais part d'une seule et unique préoccupation - percevoir et transmettre - pour la moduler dans tous les états possibles de la représentation. Comme s'il émettait un faisceau particulièrement intense, dont les écrans de matières et de formes diverses nous décrivent, en s'interposant, le chiffre » Ces mots de Chris Marker, à propos du travail de William Klein, pourraient aussi bien s'appliquer à sa propre création, tant ils pointent à la fois la polymorphie et l'unité secrète qui la caractérisent, la façon dont elle s'est déployée à travers une multiplicité de gestes, de formes et de démarches (de l'écriture aux films, du cinéma militant à la science-fiction, de la photo aux expérimentations vidéo et virtuelles), tout en se tramant à partir d'un même noeud de questions, de pensées, de motifs et d'obsessions.
    La production artistique de Marker, qui s'étend bien au-delà des quelques films phares (Le Joli mai, La Jetée, Le Fond de l'air est rouge, Sans Soleil) à l'aune desquels on continue à l'évaluer aujourd'hui, se présente bel et bien comme une constellation ou une cosmogonie - avec ses parties, ses réseaux et ses zones, ses lois internes, faites de correspondances et d'interdépendances - se livrant à nous sous les dehors d'un vaste ensemble protéiforme, dont la cohésion interne s'éclaire à mesure qu'on en parcourt les différents versants.
    En donnant à découvrir l'intégralité de ses films et ceux auxquels il a collaboré, une large part de ses écrits, certaines de ses installations vidéo et créations multimédia, la manifestation que le Centre Pompidou consacrera à Chris Marker (intitulée « Planète Marker ») d'octobre à décembre prochains, offre ainsi à la revue l'occasion de se faire l'écho d'une oeuvre qui demande à être encore largement explorée.

  • Les médiations manquent partout, et là où elles ne manquent pas encore, elles sont l'objet d'attaques délibérées. Dans le monde politique, syndical, par excellence, leur discrédit est presque total. Idem ou presque, dans le monde artistique/culturel (mais ce sont deux mondes, et qu'il faudrait distinguer). Où l'on trouve moins qu'elles sont nuisibles qu'inutiles (où l'on s'acquitte de leur nuisance en prétendant à leur inutilité).
    Perte d'audience et d'influence des revues (des milliers d'abonnés il y a quelques dizaines d'années, à peine quelques centaines aujourd'hui). Subordination des suppléments culturels hebdomadaires aux goûts dominants et à l'inflation des titres, pour les livres ;
    Au marché et à l'industrie pour le cinéma ;
    à l'« événement » (rétrospectives, salons), suivant le mode d'existence restant maintenant aux expositions.
    Dépréciation, voire péjoration (accusation d'élitisme) des pratiques de recherches, naguère dites « formelles » ou d'avantgardes.
    Indexation de l'art et de la pensée aux canons du divertissement général.
    Campagnes de promotion en la place de l'information critique, dans les médias de masse.
    Sollicitation de l'« opinion » sur les réseaux, plutôt que de l'étude (suivant l'évidence que l'opinion seule serait démocratique).
    Les critiques existent encore, mais la place ne leur est plus laissée où elle l'était (les critiques existeraient encore, mais la critique, plus ?). La critique, certainement l'un des lieux où la déconsidération intellectuelle se fait le plus violemment ressentir.
    Ce numéro de Lignes, « Situations de la critique » pose cette question, ou le voudrait :
    Qu'en a-t-il été d'elle (lui imaginer un âge d'or, après lequel geindre, ou en récuser l'éventualité) ? et qu'en est-il devenu ? Quelle place occupe-t-elle encore, indispensable ou supplétive ? Laquelle faudrait-il qu'elle soit - à retrouver ou à inventer - pour faire des oeuvres les enjeux qu'elles sont, et pour que cela se sache ? Pour que le sachent ceux que l'existence des oeuvres intéresse encore et ceux qui ne savent pas encore qu'elle peut les intéresser ?

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